Xavier Grall, élu grande figure bretonne de l'année 2006.
Certains vont trouver indécent de consacrer quelques lignes seulement à celui qui fut l’un de nos plus grands poètes. C’est exact et ce sont plusieurs centaines de pages qui seraient nécessaires pour retracer la vie de notre poète rebelle, maudit et angélique. Mais je pense que ces quelques lignes inciteront de nombreux jeunes à mieux connaître, au travers d’ouvrages complets, la vie passionnante, les romans, les essais et poèmes de notre grand Grall.
« Latins, vous m’avez crevé les yeux !
Je suis Celte. Je suis Breton.
Je suis le barde condamné.
Ma démence fait ma force.
Parfois, au fond de l’ivresse, flamboie la voyance ».
Né à Landivisiau dans le Finistère le 22 juin 1930, Xavier Grall effectue ses études à l’Ecole de journalisme de Paris. En 1952, il entre à la rédaction de la Vie Catholique et en devient le secrétaire général en 1961. Il collabore également au journal Le Monde en 1977 ainsi qu’à l’hebdomadaire Témoignage Chrétien, aux Nouvelles Littéraires, à Croissance des Jeunes Nations... Catholique et rebelle mais également volontiers polémiste, il consacre des livres à Mauriac, Bernanos, James Dean ou Arthur Rimbaud. C’est vers 40 ans qu’il prend conscience d’une identité qu’il avait enfouie. Il ne rêve plus que d’une chose : un retour au pays natal. En 1973 il s’installe avec sa femme et ses cinq filles à Pont Aven. Il doit s’arracher aux séductions confortables de la vie parisienne et des gloires françaises. Accouchement douloureux mais nécessaire à l’expérience d’une seconde naissance. «
Et c’est alors que je me suis re-bretonisé, dans le plaisir et dans les larmes car, enfant j’avais reçu une éducation française ».
De retour en Bretagne et après avoir ôté le lourd manteau du mythe français, notre poète observe les coulisses pitoyables d’une Bretagne colonisée et aliénée. Aussi il écrira : «
Mais enfin, ce rapatriement si ardemment désiré, voici que je le réalisais et que les pluies mortelles se jetaient à ma face, que je trouvais un peuple affaissé, sans rêve et sans projet, voici que la Bretagne se résignait à suivre ses maîtres sans trop rechigner ». Où est ce peuple si fier, ce peuple de guerriers et de chevaliers ? Son combat pour la reconnaissance de l’identité bretonne et son engagement politique se situent au début des années 1970, où avec Glenmor et un petit groupe de militants nationalistes bretons, dont le poète et écrivain Alan Guel qui fut un de ses meilleurs amis et dont le soutien et l’amitié ne firent jamais défaut, il fonde le journal
La Nation bretonne. Auparavant, toujours avec Glenmor et Alan Guel, il est partie prenante dans la fondation des Editions Kelenn, où seront publiés Barde imaginé (1968), Keltia Blues (1971), La fête de nuit (1972) et Rires et pleurs de l’Aven en 1970.
Sa poésie, au verbe volontaire, que certains qualifient de trépidante et d’ardente est en fait à l’image d’une Bretagne rude et légendaire.
Exilé de sa terre, de sa langue et de sa culture en général, Xavier Grall prend conscience qu’il ne suffit pas de rentrer en Bretagne pour redevenir Breton. Sa poésie engagée se veut moderne. Elle rompt avec une certaine tradition de contemplation d’une province moribonde et soumise, d’une civilisation en voie d’extinction. Elle dérange, bouscule la masse satisfaite des « embaumeurs de cadavres ». Xavier Grall affirme au contraire que la Bretagne et son peuple ont une valeur niée qu’il faut réaliser.
C’est tout l’intérêt littéraire et politique de l’oe uvre de notre poète. Elle met en avant le renouveau breton et cette idée de renaissance refusant le discrédit dans lequel on tient le peuple breton.
C’est ainsi qu’il s’oppose violemment à Per Jakez Hélias auteur du
Cheval d’orgueil en publiant
Le Cheval couché. Cinglante réponse au « folklorisme fossilisant » et dénonciation de ceux qui restent en contemplation d’un peuple mort ! «
Entrer en religion au couvent du passé ». Les textes de Xavier Grall s’efforcent de retrouver les forces vives de la Bretagne originelle. Ils ont su éviter le piège du passéisme. La renaissance bretonne est obligatoirement dépendante d’un enracinement dans l’avenir et Xavier Grall, dans une écriture concrète, s’appliquera à chanter une Bretagne future, vivante et si désirable qu’elle réveillera les aspirations d’un peuple déchu. Un peuple aliéné doit éviter les périlleuses sirènes du passé s’il veut bâtir son pays. Pour notre barde, l’action politique est subordonnée à l’action poétique : «
Ici plus que partout ailleurs, le poète précède le tribun. Il n’est de libertés réelles, établies, qui n’aient d’abord été imaginées. L’esprit sur la route marche devant les peuples ». Les textes de Xavier Grall, écrits dans une langue charnelle où le mot ne fait qu’un avec la pierre, rejetant tout langage classique aseptisé, évoquent fréquemment l’aliénation bretonne, ce peuple fasciné par la mort que guette un Etat français impérialiste et colonial, ce peuple breton miné par la malédiction d’une insatisfaction qui le détourne de l’action : «
Un ver de dérision s’est mis dans nos fruits » et les Bretons lèchent tendrement leurs plaies.
Son engagement breton ne fait plus aucun doute. Notre poète se prend même parfois à parler au nom du peuple breton, très pudiquement, mais avec une analyse politique très pertinente. Il soutient ouvertement les militants clandestins du FLB et c’est lors de l’enterrement de Yann-Kel Kernaleguen que je vis pour la dernière fois Xavier Grall.
Par ses romans, ses essais et ses poèmes notre grand Xavier s’est révélé aux Bretons. Dans ses textes, l’écriture et la vie se confortent réciproquement et permettent de suivre le mécanisme mythique de la construction de soi. Son combat fut celui d’un solitaire. Epuisé par une longue maladie pulmonaire, Xavier meurt le 11 décembre 1981à Quimperlé.
Saluons celui qui exprima si bien cette ardente et véhémente passion de la Bretagne et de son peuple.
Meriadeg de Keranflec’h.